La déambulation d’un visiteur aux Floralies

Une visite subjective du stand ornemental de l’UNAPLA aux Floralies 2019. L’occasion de nous glisser dans la peau d’un non-initié, ce que nous avons tous été un jour !

Vendredi 10 Mai 2019, 10h25 : Je quitte le grand hall pour chercher un peu d’air sur les balustrades. 5 minutes que je l’arpente, et déjà la foule, le brouhaha et les flashs ininterrompus des photos m’assaillent. Sous le grand arbre blanc la foule se glisse le long d’imposantes créations florales, mélangeant pétales, plastique et pelouses. Des éclairages agrémentent ces étranges structures de couleurs originales. Tout cela donne un résultat très esthétique, mais aussi difficilement supportable. Comme un gâteau trop sucré, ou trop gras. J’ai besoin d’air.

Dehors, l’air de l’Erdre rafraîchit mon visage. Accoudé sur la passerelle, je divague. Quelle idée de venir seul ! Ici, les gens circulent en groupes, viennent par cars entiers, pour visiter en express le site des Floralies et repartir comme ils sont venus, avec quelques souvenirs de plus dans les mains. On peut certes discuter avec les vendeurs des stands commerciaux, mais l’un dans l’autre, ce n’est pas tout à fait ce que je cherchais. En contrebas, je vois de timides stands, exposant des styles de jardins, tantôt celtiques, tantôt asiatiques. L’un est un petit sentier, l’autre une fenêtre sur cour. Le long de l’Erdre, derrière les stands, des gens sont assis dans l’herbe. Certains font la sieste avant de repartir, d’autres discutent.

En continuant de longer le fleuve du regard, je tombe sur une drôle de structure en bois. C’est une sorte de corridor, de 2 mètres de haut environ, et dont les 7-8 mètres de longueur sont en fait trois éléments reliés évoquant des alvéoles accolées les unes aux autres. Des fleurs et des plantes s’élancent de sa base et arpentent sa façade de bois. Une longue file de personne se masse devant ce que je suppose être l’entrée. Qu’est-ce que c’est que ça ?

stand extérieur

Je descends les marches de la passerelle. Devant la structure, un riche parterre de fleurs. Voilà quelque chose de rassurant aux Floralies !

Mais que peuvent bien attendre tous ces gens ? Un petit groupe entre dans la structure, passant les rideaux, mais je ne les vois pas ressortir aussitôt. Devant l’entrée, une personne fait face aux visiteurs, et discute avec eux. L’échange est animé, les gens rient, jettent un œil derrière la structure. Le « gardien » est un monsieur d’un certain âge. Lunettes sur le nez, petit blouson léger, il a l’allure d’un visiteur. En me rapprochant de la structure, je lis le petit panneau de présentation : « Nous sommes tous des abeilles ! ». La sculpture à sa droite est faite de matériaux réutilisés : barres de fer, antennes, petits éléments plastiques, etc. C’est d’un bel effet, et cela me fait tout de suite penser à une sorte d’abeille-robot, représentante d’un futur triste, où l’originale aurait disparu.
Des abeilles…En voilà un animal social. Comme l’être humain d’ailleurs.

Abeille métallique

Seul dans la file d’attente, j’entends les gens discuter avec le monsieur de l’entrée. De loin, j’attrape quelques brides de conversation...

Visiteurs

« Vous êtes de quel coin ? demande le gardien
- D’assez loin en réalité. Moi et ma femme nous venons de Savoie, répondit un grand gaillard barbu. Sa femme à côté de lui acquiesce.
- C’est surprenant de voir quelqu’un venir d’aussi loin ! C’est très bien ça. Connaissez-vous le miel de montagne ?
- Ma foi, on en consomme tous les jours ! Moi j’aime bien en mettre dans mon café.
- Et où l’achetez-vous ?
- C’est un collègue à moi qui le récolte. On ne consomme plus que son miel d’ailleurs, il est excellent, intervint la dame.
- Ah ! En voilà une bonne chose ! C’est très important de permettre aux apiculteurs locaux, amateurs ou professionnels, de vendre leur production dans leur propre région.
- Mais on aimerait parfois avoir d’autres types de miel quoi. Un peu de diversité.
- Je comprends. Mais vous savez, le type de miel que vous pouvez produire dans une région dépend de son potentiel mellifère. Si vous habitez en montagne, n’espérez pas avoir du miel de sarrasin ! Un miel se produit avec des ressources locales. Et plus que vous ne le pensez : si vous ne transhumez pas les ruches, votre miel proviendra de la ressource située seulement dans un rayon de 3 – 4 kilomètres autour de la ruche ! »

Potentiel mellifère ? Transhumance ?
On peut faire transhumer des abeilles ? Comme des moutons ? J’ai soudain en tête l’image d’un berger avec son bâton, marchant dans les montagnes, et suivi par un nuage d’abeilles. Fait-on vraiment comme ça ?

D’un coup, une brise se lève, me faisant reboutonner mon manteau. Le gardien doit avoir froid dans son petit blouson, à discuter avec les visiteurs comme ça. Je sors du rang pour l’interpeller mais garde ma vision de la transhumance des abeilles pour moi, de peur qu’il se moque.

« Excusez-moi monsieur, mais au bout d’un certain temps, le miel que j’achète se cristallise dans le pot. Est-ce que c’est bon signe ?
- C’est tout à fait normal mon cher monsieur. Le miel évolue mais ne se périme pas pour autant. Les différents types de sucres présents dans le miel se réorganisent, c’est tout.
- Ah bon ? Mais comment ça ils se réorganisent ?
- Si vous souhaitez en savoir plus, je vous invite à rentrer dans la structure, l’apiculteur à l’intérieur est très pointu sur ces questions, il pourra vous en dire plus ».

Une étrange rencontre...

Je n’avais pas remarqué, mais le groupe précédent venait tout juste de sortir de l’autre côté de la structure. Avant même que notre chaleureux gardien n’ouvre le rideau, une tête en émergea. C’était un homme assez âgé, barbe blanche et cheveux blancs. Un sourire en coin, il demanda à faire entrer le prochain groupe. On écarta le rideau, et nous nous engouffrâmes dans la structure.

Un bruit d’abeilles d’abord. Dans la pénombre de la structure, je distingue, par-dessus les têtes des personnes de mon groupe, le rideau de la sortie. Sur le mur de gauche des projections ont cours. Les gens se rassemblent autour de l’apiculteur, au centre de la structure et face à l’écran principal. On y voit une courte vidéo, avec des abeilles en cercle, et une particulièrement grosse au centre. Elles sont très certainement dans la ruche, puisqu’elles se déplacent sur des alvéoles.

L’apiculteur commence à décrire la vidéo d’un ton rapide. Les informations vont presque trop vite pour que je saisisse tout, mais tout est tellement surprenant que je me trouve à ouvrir peu à peu la bouche et à imiter les gens autour de moi : « Ah oui ?! Incroyable ! ». J’apprends que cette scène, même les apiculteurs n’y assistent pas : on y voit une reine pondre

La reine pond

Lorsqu’ils ouvrent la ruche, ils perturbent toujours son fonctionnement, de telle sorte que la reine s’arrête de pondre. Les abeilles autour constituent réellement une cour, qui l’entourent, la soignent, la nourrissent. Elle peut pondre 1500 œufs par jour en période d’activité. Quoi ? Son dard est différent des abeilles normales, car il est pleinement développé. Elle ne mourra pas si elle s’en sert, mais puisqu’elle est reine et ne sort jamais, les seules cibles contre lesquelles elle ne l’utilisera jamais sont les autres reines qui seront élevées dans la ruche.
Je suis ébahi. Jamais entendu parler de ça. Je me tourne instinctivement vers mon voisin de droite. Il est tout aussi estomaqué. Son regard croise le mien. Il sourit et s’exclame : « Elles nous cachaient bien quelque chose ! ».
Une autre personne : « Et alors est-ce que vous aussi le frelon asiatique mange vos abeilles ? »
Aussitôt, l’apiculteur reprend son torrent de parole. Le frelon mange moins les abeilles qu’il n’affame la ruche par son comportement de prédateur : il attend en face des ruches, effraie les abeilles, qui ne sortent plus. Elles n’alimentent donc plus la ruche en nectar et en pollen. Peu à peu les ressources s’épuisent, et la ruche meure. De fait, on le piège, mais le plus important pour nous est de piéger entre mars et avril, lorsque les fondatrices sortent pour se nourrir. On peut aussi piéger entre août et novembre, période de prédation.
Mais alors…Les frelons aussi fonctionnent en colonies ? Moi qui pensais qu’ils étaient comme de grandes abeilles solitaires et agressives…
Je repense à mon berger transhumant. J’ai quelques lacunes en matière d’abeilles et d’apiculture on dirait.
L’apiculteur continue sa présentation. On n’est pas si mal ici finalement me dis-je. La chaleur des projecteurs me réchauffe et le bruit des abeilles est plus réconfortant que le brouhaha du grand hall. Nous sommes en admiration devant cette reine, et chaque répétition de la vidéo me donne l’impression de mieux la connaître. Fais ton œuvre petite reine. Poursuis tes efforts et pond !
La présentation se termine. Nous remercions tous chaleureusement l’apiculteur.

Ruches

Je les contemple un instant. Des travailleuses infatigables, un collectif indivisible, un effort constant et commun.
Je salue mon interlocuteur d’un hochement de tête. Quelle étrange rencontre ! En m’engageant de nouveau dans le flot des visiteurs, je souris légèrement. Je me sens désormais moins seul. J’étais venu un peu par hasard aux Floralies, mais voilà que je repars avec une idée : et si moi aussi, je trouvais le temps de m’occuper de ces petites bêtes ?